Imaginez que vous viviez au même endroit toute votre vie, mais que le paysage autour de vous ne soit plus le même — la forêt a brûlé, la rivière s'est asséchée, les hivers ne ressemblent plus à ceux de votre enfance. Vous n'avez déménagé nulle part, et pourtant vous ressentez la nostalgie d'un foyer qui n'existe plus. C'est précisément ce sentiment que la psychologie appelle la solastalgie.
Qu'est-ce que la solastalgie
Le terme a été inventé par le philosophe australien Glenn Albrecht, qui le décrit comme une détresse causée par un changement de l'environnement. Le mot associe le latin solacium (réconfort) et le grec ancien algia (douleur) — littéralement « la douleur de l'absence de réconfort ».
Contrairement à la nostalgie, où l'on aspire à un lieu que l'on a quitté, la solastalgie est l'inverse : c'est le lieu qui nous quitte, tandis que nous, nous restons sur place. Les personnes ayant vécu des incendies dévastateurs, des sécheresses, des inondations ou la destruction industrielle de leur paysage natal décrivent un sentiment de perte, d'impuissance et d'insécurité existentielle — sans jamais s'être déplacées nulle part.
La solastalgie fait partie du concept plus large d'éco-anxiété (eco-anxiety) — une peur chronique de la catastrophe écologique qui s'est durablement installée ces dernières années dans la conscience collective et dans la pratique clinique.
Ce qui se passe dans le corps et le cerveau
Il est important de le dire clairement : l'anxiété liée au climat n'est pas un trouble psychique. C'est une réaction compréhensible et largement rationnelle face à une menace réelle, et non une pathologie clinique. Le problème est que notre corps réagit à cette menace de la même manière qu'il réagit à tout autre danger — par le biais du système de stress, qui n'a pas été conçu pour des menaces étirées dans le temps et sans fin claire.
Lorsque le cerveau perçoit une menace — qu'il s'agisse d'un prédateur devant nous ou d'une nouvelle sur une énième catastrophe naturelle — l'amygdale envoie un signal d'alarme, et l'hypothalamus active l'axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien. L'adrénaline et le cortisol sont libérés dans le sang, le rythme cardiaque s'accélère, les muscles se tendent, l'attention se rétrécit. C'est la réaction bien connue de « combat ou fuite », mais les chercheurs parlent aujourd'hui de quatre réponses, et non deux : le combat, la fuite, la sidération (freeze) et l'apaisement (fawn) — ce dernier se traduisant par des tentatives d'apaiser ou de plaire aux autres afin de réduire le danger perçu.
Face à un danger aigu, ce système fonctionne impeccablement — il nous mobilise en quelques secondes puis se désactive. Le problème avec les menaces climatiques, c'est qu'elles sont chroniques, abstraites et sans fin claire, de sorte que l'axe du stress reste activé pendant longtemps. L'élévation chronique du cortisol est associée à des troubles du sommeil, une concentration affaiblie, une irritabilité accrue et une vulnérabilité plus élevée aux états anxieux et dépressifs — le prix corporel que le cerveau paie lorsque le système de survie ne reçoit aucun signal clair indiquant que « le danger est passé ».
C'est précisément là que se trouve la racine du problème : un corps constamment en alerte ne peut plus distinguer quand l'anxiété le sert et quand elle ne fait plus que l'épuiser. Et c'est justement cette frontière — entre la vigilance qui nous protège et la tension chronique qui nous détruit — que nous parvenons rarement à reconnaître seuls.
Comment le travail avec un psychologue peut aider
L'éco-anxiété et la solastalgie sont insidieuses précisément parce qu'elles paraissent « justifiées » — dans un monde qui change réellement, l'anxiété semble n'être qu'une évaluation lucide de la réalité. C'est pour cela que beaucoup la portent pendant des années sans chercher d'aide : ils estiment que, puisque le sentiment est logique, ce n'est pas un problème. Mais autre chose est que l'anxiété nous informe, et autre chose est qu'elle vive en permanence dans notre corps, qu'elle vole notre sommeil, notre concentration et notre capacité à nous réjouir de ce qui va encore bien. Lorsque l'anxiété a commencé à gouverner le quotidien, et non plus simplement à l'accompagner, ce n'est plus une « préoccupation normale » — c'est un signal que le corps et le psychisme ont besoin de soutien.
Le travail avec un psychologue face à ce type d'anxiété accomplit plusieurs choses qui, difficilement, se produisent seules, sans un processus dirigé :
Donner un langage à quelque chose qui, autrement, reste sans nom. Beaucoup de personnes ressentent un poids, une tristesse ou une tension liés à l'environnement, sans jamais l'avoir nommé en tant que tel — et c'est précisément le sentiment non nommé qui est le plus difficile à porter. Le thérapeute aide ce poids flou à prendre forme, à être reconnu, verbalisé et validé, au lieu de couver en silence.
Apprendre au corps à sortir d'un mode d'anxiété permanente. Étant donné que la réaction est avant tout physiologique — système nerveux activé, cortisol élevé, corps tendu — le seul échange verbal suffit rarement. Le psychologue travaille aussi avec des techniques corporelles : respiration, ancrage, régulation du système nerveux, qui restaurent un sentiment de sécurité ici et maintenant et interrompent le cycle d'activation chronique avant qu'il ne mène à l'épuisement, à l'insomnie ou au décrochage du quotidien.
Distinguer la préoccupation saine de l'anxiété paralysante. Seul, il est difficile de voir sa propre limite — le moment où la préoccupation pousse à agir avec sens, et le moment où elle ne fait plus que bloquer. Le regard thérapeutique extérieur aide précisément à établir cette distinction, afin que l'énergie de l'anxiété puisse être réorientée au lieu de continuer à engloutir.
Offrir un espace pour un deuil qui, autrement, reste inexprimé. La solastalgie est souvent une forme de perte — perte d'un paysage, d'un sentiment de stabilité, d'une image de l'avenir. La société reconnaît rarement un tel deuil comme « réel », si bien qu'il reste non traité et continue de peser en silence. En thérapie, cette perte obtient une légitimité et un espace pour être vécue jusqu'au bout, au lieu d'être refoulée.
Restaurer un sentiment d'ancrage et de direction, à la place de l'impuissance. Le sentiment que le problème est trop grand pour une seule personne est au cœur de la détresse. Le psychologue aide à identifier des étapes concrètes et réalistes — personnelles ou partagées avec d'autres — qui redonnent un sentiment de sens et de contrôle, sans exiger que la personne porte seule le poids de toute la crise.
Rompre l'isolement. La solastalgie est une expérience que beaucoup portent séparément, bien qu'elle soit largement partagée. Le travail de groupe et familial est particulièrement précieux ici, car il montre à la personne qu'elle n'est pas seule dans ce ressenti — et une anxiété partagée pèse différemment d'une anxiété solitaire.
Si vous vous reconnaissez dans ce qui est décrit — une anxiété qui ne s'apaise pas, une tristesse face à un monde qui change sous vos yeux, un sentiment d'impuissance qui nuit à votre sommeil ou à votre concentration — ce n'est pas quelque chose que vous devez porter seul·e, et ce n'est pas un signe de faiblesse. C'est un signal qu'il vaut la peine de chercher à parler avec un psychologue. Travailler tôt sur ces émotions non seulement en allège le poids, mais protège aussi d'un épuisement et d'un décrochage plus profonds, auxquels un stress chronique non traité peut conduire avec le temps.
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